Conférence internationale sur
les dimensions éthiques et morales de l’enseignement supérieur
et de la science en Europe
Bucarest, 2-5 septembre 2004
INTRODUCTION
Tout au long de leur histoire, les universités, les autres types d’institutions d’enseignement supérieur et les organisations académiques ont été perçues non seulement comme ayant des responsabilités éducationnelles et de recherche, mais également comme étant les promoteurs des valeurs éthiques et morales de la société moderne. Tout au long du siècle dernier, elles ont été les initiateurs, les partenaires, et le lieu de quelques uns des plus importants débats éthiques qui ont modelé la dimension éthique de sphères publiques tels que le mouvement des droits civiques, la problématique du genre, la problématique des politiques affirmatives et de l’égalité des chances, la dimension morale de la science, etc.
Les profondes transformations qui ont marqué la dernière décennie du vingtième siècle, et plus particulièrement les dimensions spécifiques et la complexité de celles qui se déroulent dans les pays de l’Europe Centrale et de l’Est, ont ajouté de nouvelles perspectives aux dimensions morale et éthique de l’enseignement supérieur et de la science en Europe. Évidemment, il y a également eu un certain nombre de conséquences pour les autres régions du monde.
Les extraits suivants d’un discours tenu par le Président Jacques Chirac lors de la 32ème Conférence Générale de l’UNESCO, montrent clairement les risques présents et futurs encourus au cas où la problématique morale des travaux scientifiques n’était pas affrontée:
« Les progrès des sciences de la vie, si nombreux et si importants depuis quelques années, nous ouvrent des perspectives dont nul n’aurait rêvé il y a seulement une ou deux générations. Il devient possible de prévenir ou de guérir des maladies héréditaires ou liées au vieillissement. Nous maîtrisons la technique des transplantations d’organes qui sauvent des vies naguère condamnées. Nous maîtrisons la fécondité et savons mieux lutter contre la stérilité. Ces avancées scientifiques n’améliorent pas seulement la santé. Elles modifient l’expérience de la vie et de la mort. Elles nous conduisent à de nouvelles interrogations éthiques sur ce qui donne à nos sociétés leur humanité: nos valeurs, nos droits et nos devoirs, nos finalités.
Le siècle passé nous a livré l’abominable exemple des dérives de la science. Dès les débuts de la génétique, les travaux de Darwin et les découvertes de Mendel ont été abusivement utilisés par des politiciens, des idéologues et des scientifiques dévoyés pour justifier des théories racistes, le massacre de populations et la Shoah.
Déjà, nous constatons de nouveaux risques et de nouvelles dérives : eugénisme, discriminations fondées sur le patrimoine génétique, vente de gamètes sur Internet, offre de services de « mères porteuses », trafics d’organes, cliniques spécialisées dans l’euthanasie,
expérimentations médicales dans des conditions contraires à la dignité humaine. Tout cela, ce ne sont plus seulement des angoisses de prophètes de malheur. Ce sont des réalités d’aujourd’hui inspirées par l’absence de moralité, l’appât du gain, voire la folie. »En ce qui concerne cette « reconfiguration » de la réalité mondiale, on attend des universités et des autres types d’institutions d’enseignement supérieur, ainsi que des organisations académiques qu’elles assument un rôle encore plus proéminent en tant que promoteurs des valeurs essentielles de la société démocratique moderne : la liberté d’expression, la liberté d’association, l’égalité des chances, la solidarité, la responsabilité envers les décideurs, la justice, etc. Les membres des communautés universitaires ont souvent entrepris des actions spécifiques pour définir, modeler, mettre en œuvre et évaluer les politiques qui ont trait à la dissémination de ces valeurs dans l’ensemble de la société.
En même temps, plus récemment et en particulier dans le cadre des sociétés émergentes du savoir, s’est développé le sentiment que les institutions et les organisations d’enseignement supérieur et de recherche doivent assumer des fonctions plus directes dans la vie sociale et économique de la société. Par conséquent, les responsabilités morales et éthiques des universités, des autres institutions d’enseignement supérieur et des organisations académiques devraient les caractériser à la fois en tant qu’acteurs économiques de la société et en tant que communautés d’universitaires, de chercheurs et d’étudiants. En remplissant leur rôle académique, en étant proactifs et en encourageant les valeurs humaines, toutes ces institutions et organisations peuvent renforcer leurs rôles respectifs dans le cadre de la société.
De plus, nous sommes les témoins aujourd’hui d’un changement de paradigme dans l’organisation et le fonctionnement de l’enseignement supérieur. Alors que la plupart des débats sur l’enseignement supérieur se concentrent généralement sur des sujets tels que la structure institutionnelle et la gouvernance, les flux d’étudiants, l’assurance de la qualité, le commerce dans les services éducationnels, etc., les valeurs universitaires ont plutôt été laissées de côté et le principe fondamental de « ce qui est et ce qui n’est pas adéquat » a été égaré. Le risque de l’érosion des valeurs universitaires fondamentales n’est pas « un discours académique », tout comme le fait d’ignorer la fraude universitaire, le népotisme et la corruption dans les questions concernant l’université et la gouvernance peuvent miner le statut et le rôle de l’enseignement supérieur dans les sociétés démocratiques.
La prise de conscience des étudiants concernant le changement des valeurs et des responsabilités de l’enseignement supérieur au sujet de la vie sociale et économique a plutôt manqué des programmes d’études ou a été simplement négligée. Pour cette raison, l’appel lancé par M. Peter Drucker - l’un des principaux théoriciens des sociétés du savoir - que notre monde « a besoin d’un autre type de personne éduquée que l’idéal pour lequel luttent les humanistes », est plus actuel que jamais.
Mais afin de répondre à de tels défis, il est nécessaire de voir un équilibre entre les « qualifications » pour lesquelles les étudiants sont formés et les « qualités » qu’ils doivent acquérir afin de s’encadrer et de développer leur responsabilités universitaires et professionnelles, tout en développant leurs personnalités en tant que citoyens libres et égaux dans une société démocratique.
Même si cela a déjà été pris en compte, il est impératif qu’un nombre grandissant d’universités, d’organisations d’enseignement supérieur et de recherche, ainsi que d’associations d’universitaires et société du savoir adopte une attitude active et commence à formuler la direction des politiques, les procédures et les réglementations adéquates pour répondre aux dimensions éthiques de leurs activités.
C’est dans ce contexte que l’UNESCO-CEPES et l’Académie Européenne des Sciences, des Arts et des Lettres - Academia Europensis, en collaboration avec l’Université des Nations Unies (UNU) de Tokyo et la Division des sciences fondamentales et des sciences de l’ingénieur de l’UNESCO, Paris, ont décidé d’analyser l’état actuel de ces développements et de formuler sur la base de l’analyse et des discussions qui auront lieu à l’occasion de la Conférence internationale sur les dimensions éthiques et morales de l’enseignement supérieur et de la science en Europe (2-5 septembre 2004, Bucarest, Roumanie), une série de recommandations - la Déclaration de Bucarest - censée encourager le développement d’activités conduisant à une plus large acceptation des dimensions morales et éthiques dans l’enseignement supérieur et la science.
Pour résumer, les travaux de la réunion devraient adopter les objectifs suivants :
analyser les défis, les besoins et les tendances dans la façon dont les universités, les autres institutions d’enseignement supérieur et les organisations de recherche répondent aux problématiques éthiques et morales avec lesquelles se confrontent leurs activités;
contribuer à une meilleure prise de conscience de la responsabilité des personnes et des institutions envers le respect des principes éthiques et moraux dans l’enseignement, la recherche, les services, ainsi que dans la gouvernance et l’administration de l’enseignement supérieur et des organisations de recherche ;
encourager les débats sur les dimensions éthiques et morales;
indiquer les plus importants principes/formes d’action qui pourraient améliorer la compréhension des dimensions éthiques et morales en relation avec les sciences humaines et naturelles, les sciences de la vie, des affaires et l’économie, les sciences de l’ingénieur et les études technologiques;
adopter une série de recommandations - sous la forme de la Déclaration de Bucarest - censée encourager le développement d’activités conduisant à une meilleure acceptation des dimensions éthiques et morales de l’enseignement supérieur et de la science [avec une attention particulière pour la Région Europe].
En conclusion, les thèmes et la problématique qui feront l’objet de cette conférence sont d’un grand intérêt, surtout du fait que de nombreuses présomptions implicites concernant la dimension éthique et morale de l’enseignement supérieur et de la science se trouvent actuellement remises en question.
L’actualité et l’importance des problématiques qui seront discutées sont confirmées par le fait que Monsieur Jacques Chirac, Président de la République Française et Monsieur Ion Iliescu, Président de la Roumanie, ont accepté d’accorder leur haut patronage à l’organisation de cette conférence.
Une sélection de documents de la conférence sera publiée dans la revue trimestrielle de l’UNESCO-CEPES « L’Enseignement Supérieur en Europe », qui paraîtra en version anglaise, française et russe.