[Texte conçu pour une intervention lors de la Conférence internationale sur Les dimensions éthiques et morales de l'enseignement supérieur et de la science en Europe, 2-4 septembre 2004, Bucarest, Roumanie]

 

L’éthique « dans » et « pour » l’enseignement supérieur
 
 
Professor Peter Scott
Université de Kingston, Royaume Uni

Introduction

Les universités sont des établissements fondés sur des valeurs - peut-être les établissements les plus conservateurs en valeurs dans la société moderne, après le déclin de la religion organisée et ceci a visiblement été le cas pour l’ « occident » (à une exception près, celle étonnante des Etats-Unis), alors que la montée du sécularisme est un phénomène mondial. Les universités non seulement expriment les valeurs intellectuelles et scientifiques directement à travers l’enseignement et la recherche; elles représentent aussi de puissantes valeurs organisationnelles (notamment en termes de gouvernance collégiale, d’autonomie institutionnelle et de liberté) et des valeurs instrumentales d’égale influence (du fait du rôle de plus en plus puissant qu’elles jouent dans le cadre de la « société du savoir »); finalement, les universités ont un apport essentiel à la formation des valeurs sociales et culturelles.

Cependant, il semble que les universités hésitent de plus en plus à reconnaître ces structures essentielles de valeurs - ou qu’elles cherchent plutôt à maintenir les valeurs à l’intérieur de zones bien protégées. Ainsi, les valeurs « scientifiques » intrinsèques sont mises en avant au détriment de valeurs plus « intellectuelles » et générales; les valeurs instrumentales à travers lesquelles les universités peuvent prouver leur utilité sont mises en avant au détriment de valeurs plus importantes qui sont ouvertes aux critiques (souvent fausses) comme étant trop « politiques »; et la culture organisationnelle des universités est de plus en plus contaminée par le pouvoir et l’influence croissants de la culture du « commerce ». L’effet, intentionnel ou pas, est celui d’encourager les universités à ne pas reconnaître ouvertement la signification des valeurs. S’il ne s’agit pas d’une conspiration du silence, au moins une culture du manque d’intérêt est bel et bien mise en place. Au lieu de se présenter comme des établissements fondés sur certaines valeurs fondamentales, les universités semblent vouloir maintenant être perçues comme des organisations se limitant à rendre des « services » d’ordre technique, acceptant volontiers les valeurs que leurs principaux bénéficiaires (notamment le gouvernement et l’industrie) cherchent à imposer.

Le triste résultat est que les problèmes d’ordre éthique se trouvent en danger de devenir des problèmes secondaires dans les universités modernes - ou, pour être plus précis, il existe une tendance à redéfinir les problèmes d’ordre éthique comme étant des problèmes essentiellement procéduraux plutôt que des problèmes fondamentaux directement liés à la principale mission de l’université. Ce changement peut aussi être remarqué dans le contexte de la recherche. L’ « éthique » de la recherche ne se débat plus en termes de moralité du sponsorat militaire ou commercial des programmes de recherche; la recherche « au ciel bleu » et les bourses « désintéressées » ne sont plus défendues avec autant de force. A la place, l’ « éthique » de la recherche se concentre sur des problèmes beaucoup plus étroits, souvent techniques, tels que le fait d’exposer les mauvaises pratiques et de maintenir la rigueur des méthodologies de recherche (y compris le besoin d’éviter d’exploiter les sujets de recherche ou les intrusions non nécessaires dans leurs vies) (Scott 2003). Un changement similaire peut être observé dans le contexte de l’enseignement. L’importante investigation a été réduite à la résolution du problème. Au lieu d’encourager les « grands débats » sur le développement souhaitable du programme d’enseignement, les universités se concentrent maintenant sur des politiques et des procédures conçues en vue d’éviter ou de punir le plagiat parmi les étudiants.

Il y a deux interprétations possibles de la signification de cette apparente conspiration du silence et/ou culture du manque d’intérêt concernant les problèmes d’éthique dans l’enseignement supérieur. La première la traite en phénomène presque entièrement négatif - la subordination des valeurs des universités aux forces externes de la politique et du marché (combinée à une perte interne de la morale et de la confiance ou, pire encore, à une trahison des clercs). La seconde interprétation, que traite le présent article, est plus nuancée et moins critique; l’apparente érosion de l’autonomie des universités et l’ « imprécision » croissante des valeurs universitaires traditionnelles sont vues non comme preuve de leurs déclin et disparition, mais comme preuve du « succès » de l’enseignement supérieur dans le cadre du territoire en pleine expansion de la « société du savoir ».

Le présent article est divisé en trois sections principales :

i. Premièrement, une brève description historique du développement des valeurs universitaires, à la fois intellectuelles et organisationnelles (sujet moins direct et plus problématique que les dirigeants d’universités sont préparés à l’admettre);

ii. Deuxièmement, une discussion au sujet de l’impact des changements intervenus dans les relations entre les universités et la société (et plus particulièrement, le développement des systèmes d’enseignement supérieur de masse) concernant ces valeurs. Est-il correct de voir cet impact uniquement en termes de déclin et de disparition ?

iii. Troisièmement, une discussion similaire au sujet de l’impact des nouveaux modes de production du savoir, de gouvernance et de transmission sur les valeurs universitaires traditionnelles (de l’élite ?). Est-ce que les dichotomies auxquelles nous sommes habitués entre l’enseignement universitaire et les écoles professionnelles et entre la recherche « pure » et la recherche « appliquée » sont toujours valables ?

Le développement de la culture et des valeurs universitaires

L’université s’est d’abord développée comme institution distincte en Europe du sud et de l’ouest vers le haut moyen-âge. Le qualificatif « distinct » est important dans deux sens. Premièrement, il existait en Europe des établissements « universitaires » avant l’apparition des universités (ou studium generale) - au 7ème siècle en Northumbria (Bede) ou à la cour du roi Charlemagne (Alcuin). Mais il s’agissait d’écoles monastiques ou de cour, éléments organisationnels avec des configurations beaucoup plus larges. Deuxièmement, les établissements « universitaires » fleurissaient aussi dans l’est byzantin où sont apparus des établissements semblables aux universités et dans le monde islamique, où l’association de la religion à l’Etat rendait plus difficile l’émergence d’institutions distinctes. Ainsi, même si la différenciation structurelle des universités médiévales a été décisive en termes d’évolution future, son importance peut être exagérée en termes intellectuels et normatifs. L’université a offert des bases d’organisation séparée pour l’apparition d’un système de valeurs distinct, la scholastique. Mais la mesure dans laquelle on pouvait réellement distinguer la scholastique par rapport à la plus vaste culture catholique médiévale et à la société féodale était limitée.

C’est seulement avec l’avènement de la Renaissance - et surtout la Réforme - que la semi-indépendance des universités a pris de l’importance. Une fois l’unité de l’Europe médiévale ébranlée, les universités ont été amenées à jouer un rôle clé dans la formation des Etats. Elles ont éduqué de nouvelles élites administratives (et plus séculières), ont construit des ponts et ont joué les intermédiaires entre la culture mercantile et celle des cours et ont promu de nouvelles valeurs intellectuelles en fournissant les justifications idéologiques pour le nouvel ordre politico-religieux et la culture proto-scientifique. Bien entendu, de nouvelles universités ont été fondées entre 1500 et 1700. Un indicateur de l’importance des universités durant cette période est leur pénétration sociale. En Angleterre le « Long Parlement », qui a été élu pour la première fois en 1641 et a déclaré la guerre au Roi Charles Ier, comptait plus de diplômés d’université que tout autre parlement anglais d’avant 1945 (l’Angleterre était entre temps devenue le Royaume Uni).

Cependant, de certains points de vue, ce second fleurissement des universités européennes a représenté un faux départ. A partir du milieu du 17ème et jusqu’à la fin du 18ème siècle, les universités ont stagné, tant du point de vue du nombre d’étudiants que de celui de leur engagement intellectuel (- cette affirmation reste généralement valable en dépit des études récentes qui suggèrent que les universités n’étaient pas si stagnantes pendant cette période qu’on l’avait supposé) (Porter 1996). En fait, les nouvelles Académie de Science, les écoles « pratiques » d’ingénierie, les illuminati des Lumières, les premiers mouvements des médias dominants et de l’industrie de la typographie, les opinions radicales et la politique révolutionnaire - ont été les canaux à travers lesquels l’innovation scientifique et intellectuelle a cheminé sur une période de plus d’un siècle. Alors que les universités ont joué un certain rôle dans la révolution scientifique, leur rôle dans l’illuminisme a été tangentiel, voir accidentel, tandis que le système de valeurs a évolué de manière indépendante. On n’exagère presque pas à affirmer que vers 1800 l’université était devenue une espèce en voie de disparition, qui risquait d’être remplacée par d’autres institutions académiques plus « modernes » (de Ridder-Symeons 1996).

C’est seulement au cours du 19ème siècle que l’université revit. Il s’agissait alors d’un phénomène concernant l’Europe entière (et de nos jours, le monde entier) et c’est la raison pour laquelle la fondation de l’Université de Berlin, en réalité un épisode local de la reconstruction de la Prusse après sa défaite par Napoléon, a acquis une telle importance historique. La troisième période faste pour l’université a été marquée par de nombreuses forces - les changements politiques, surtout concernant la collaboration accrue entre les Etats nations ; les changements intellectuels et culturels, alors que le sentiment religieux déclinait; les changements scientifiques, alors que les connexions entre la science spéculative et la technologie étaient devenues beaucoup plus serrées; et les changements socio-économiques, au fur et à mesure que des sociétés de masse, urbaines et de plus en plus démocratiques sont apparues. Les universités ont joué un rôle clé dans l’amélioration et la transmission de cette nouvelle culture, mais il est discutable de savoir si elles suivaient la tendance ou en étaient les leaders. Les impulsions fondamentales continuent à venir de l’extérieur des universités.

Au 20ème siècle, l’engagement social des universités s’est accru. Le rôle clé joué par les connaissances scientifiques dans le maintien et l’expansion des capacités industrielles et militaires était généralement reconnu et le rôle des universités dans la production du savoir scientifique a augmenté au cours du siècle. La démocratisation de la société a conduit à l’émergence de systèmes d’enseignement supérieur de masse dans lesquels les valeurs universitaires traditionnelles se sont confondues dans une certaine mesure (Scott 1995). Vers la fin du siècle, les universités n’étaient pas seulement décisives dans la division des forces du marché du travail, mais à travers la recherche, en contribuant à l’apparition de nouvelles technologies, et à travers l’enseignement, en formant des experts techniques (et en d’autres disciplines). Les universités ont aussi été un facteur décisif dans la transmission du capital culturel et social, alors que les autres classifications sociales basées sur les différences de classes et de sexe sont tombées en désuétude.

Mais dans quelle mesure l’université moderne a-t-elle été décisive dans la formation des valeurs? Il est plus difficile de répondre à cette question. Dans un certain sens, elle a pu être plus influente que l’université du 19ème siècle dans ce domaine. Premièrement, le développement du « secteur public » et de l’ « Etat providence », dans lesquels les systèmes modernes d’enseignement supérieur avaient leurs racines, ont promu l’indépendance organisationnelle des universités; celles-ci ne dépendaient plus tellement des fonds provenant des industries ni des paiements effectués par les étudiants. Deuxièmement, l’association des universités aux opinions radicales, toujours implicites du fait de la nouveauté inhérente de la science, l’importante culture des bourses d’étudiants et les influences libératrices et déracinantes de l’expérience estudiantine sont devenues quelques fois explicites au cours du siècle précédent. Ceci était évident dans les années 1960, lorsque le foisonnement intellectuel et le radicalisme politique se sont fondus d’une façon que l’on n’avait plus vu depuis la fin du 18ème / le début du 19ème siècle (ou même avant la Réforme).

Dans un autre sens, l’université moderne a cependant été systématiquement subordonnées aux valeurs instrumentales de la « société du savoir ». Tout d’abord, en ce moment, l’université représente seulement l’une des institutions du « savoir » à l’intérieur de toute une rangée dont elle a absorbé nombre de valeurs et de pratiques. De ce point de vue, son indépendance organisationnelle ainsi que sa capacité à générer ses propres valeurs ont été compromises. Deuxièmement, le principal moteur des universités modernes est de répondre à la demande de savoir d’une société de plus en plus « experte » - que ce soit en termes de formation de professionnels hautement qualifiés ou en termes de production de savoir technique sophistiqué. D’autres objectifs plus traditionnels de l’enseignement supérieur, qui mettent l’accent sur le développement personnel ou qui encourage la pensée critique, ont apparemment été déchus. Ainsi, puisque c’est par ces autres buts devenus désormais secondaires que les valeurs académiques s’exprimaient le plus clairement et il semble raisonnable de conclure que le pouvoir normatif de l’université a été réduit.

L’université dans la société du savoir

L’opinion générale est que l’université d’élite a été capable de maintenir une « distance » critique par rapport à la société - pour un certain nombre de raisons. Premièrement, on pouvait leur faire confiance de ne pas trop dévier par rapport aux normes dominantes ou de défier la culture intellectuelle dominante du fait que les leaders sociaux et des universités étaient membres d’une élite commune. Deuxièmement, les universités d’élite, à la différence des systèmes d’enseignement supérieur de masse qui leur ont succédé, concernaient surtout une petite échelle et par conséquent, ne représentaient pas un poids important en termes de dépenses publiques (et était moins visible en termes de politique ?). Troisièmement, l’articulation entre les universités d’élite d’une part et la société industrielle et l’Etat bureaucratique d’autre part était moins directe et moins intense que celle entre les systèmes d’enseignement supérieur de masse et la « société du savoir » et l’Etat marchand. Par la « distance critique » établie à travers ces moyens, les universités d’élite ont pu développer leurs propres systèmes de valeurs - étroitement alignés à ceux de la société, mais en même temps différents - et ensuite les propager partiellement à travers la recherche et les bourses aux étudiants, mais principalement à travers leur rôle clé dans la formation des élites.

Il est dit que les systèmes d’enseignement supérieur de masse n’ont pas la capacité de maintenir une « distance critique » similaire par rapport à la société. Ils sont pleinement enracinés dans la société -pour un certain nombre de raisons. Premièrement, ces systèmes comprennent d’autres institutions en dehors des universités « classiques » - notamment les écoles polytechniques, les Fachhochschulen et les écoles supérieures qui sont d’orientation plutôt professionnelle que scientifique et sont guidées par des valeurs plutôt instrumentales que libérales (ou académiques). Dans certains systèmes contemporains d’enseignement supérieur, de telles institutions forment à présent le secteur majoritaire. Deuxièmement, même les universités « classiques » ont assumé des rôles très différents par rapport à ceux traditionnels - en établissant, par exemple, des écoles de commerce, en développant des programmes d’enseignement appliqué ou en créant des unités de transfert de technologie.

Troisièmement, le développement d’une « société du savoir » a conduit à une érosion des frontières entre des domaines qui était plutôt discrets tels que la politique et le marché, la science et la culture. En étant l’une des plus dynamiques institutions dans le cadre de la « société du savoir », l’université se trouve parmi les plus affectées par cette érosion - et par conséquent, son « succès » à résoudre les « problèmes » scientifiques et sociaux a causé inévitablement une perte d’ « autonomie ». Finalement, les systèmes d’enseignement supérieur de masse ne sont plus aussi étroitement liés à la reproduction des élites. Les élites elles-mêmes ont proliféré et sont devenues plus volatiles, dans la mesure où l’étiquette d’élite est encore appropriée à la société contemporaine avec ses structures de pouvoir tellement plus fluides. Comme résultat, la confiance entre les élites universitaires et ce que l’on appelait en Grande Bretagne l’ « établissement » a été minée. Pour ces raisons, l’enseignement supérieur de masse a perdu son indépendance essentielle que possédait auparavant l’élite universitaire - et de fait sa capacité à générer ses propres systèmes de valeurs distincts.

Ceci est en fait l’histoire standard - essentiellement l’histoire d’un « déclin » et d’une « perte ». Alors que le caractère d’accélération et d’instabilité de la société contemporaine a alimenté un discours compensatoire de regret et de nostalgie, de tels récits sont déjà acceptés. Le rabaissement du niveau intellectuel des universités, la chute des « standards » traditionnels, l’incapacité des universités à agir indépendamment et de manière efficace en tant que critiques de la société, la chute de leurs bases éthiques - sont les réclamations habituelles. Mais ce récit ou cette description rendent-ils une image exacte de la situation ?

Il est certainement possible de donner une description alternative, du fait que le système des universités d’élite était aussi un système fermé, tant du point de vue social que du point de vue intellectuel. Ainsi, leur capacité à critiquer les normes sociales et les structures dominantes (et donc à développer de vraies bases éthiques indépendantes) conduisait à l’auto-limitation. Le degré d’interaction entre les élites sociales et politiques d’une part et les élites intellectuelles et scientifiques d’autre part, a toujours été important - et augmentait encore en temps de guerre. Les deux Guerres Mondiales ont non seulement stimulé la croissance de l’enseignement supérieur, soi-disant promouvant la démocratisation des universités, mais elles ont aussi souligné les liens incestueux entre les pouvoirs politique, militaire et scientifique. Avant l’ère des universités de masse, les intellectuels à l’esprit critique avaient tendance à se grouper autour d’autres institutions, souvent des journaux ou des périodiques - ou bien ils évitaient d’intégrer une institution et restaient « dans le vent » selon les termes évocateurs de George Steiner (Steiner 1965); les universités d’élite ne leur ont pas offert un environnement propice ou compatible. Elles ont cependant offert un environnement pour former les futurs dirigeants de l’administration d’Etat et des professions d’élite, sinon pour le milieu des affaires et l’industrie.

Les systèmes d’enseignement supérieur de masse, par contre, sont beaucoup plus ouverts - non seulement parce qu’ils recrutent des populations d’étudiants qui ne proviennent plus généralement des groupes sociaux privilégiés, mais aussi du fait qu’ils ont été obligés d’incorporer des traditions de savoir n’appartenant pas aux élites et même alternatives. Cela vient partiellement du besoin d’intégrer ces nouveaux étudiants, mais c’est aussi le résultat du fractionnement et de la prolifération du savoir. Superficiellement, il existe un « lien » plus étroit entre les choix des étudiants et les disciplines offertes d’une part et entre le marché du travail d’autre part dans l’enseignement supérieur de masse que dans les systèmes d’enseignement supérieur d’élite. Dans ce sens, les systèmes de masse sont plus orientés vers le « professionnel » et moins « scientifiques ». Mais cela peut conduire à une impression erronée: le besoin de rendre explicites ces liens entre l’enseignement supérieur et l’économie peut aussi être la preuve du déclin des connexions implicites et des intérêts personnels étroits. Les systèmes de masse doivent être planifiés et réglementés afin de contrôler leur potentiel d’émancipation, leur liberté délibérée. On ne peut pas leur faire confiance dans la même mesure qu’aux systèmes d’élite. Les systèmes d’enseignement supérieur plus ouverts (et démocratiques?) peuvent avoir la capacité de développer une éthique alternative, différente de l’éthique dominante de la société.

La signification de la relation imbriquée, voir incestueuse, entre les systèmes d’enseignement supérieur de masse et la « société du savoir » peut aussi être faussement interprétée. Une interprétation simple serait que l’enseignement supérieur a été incorporé dans la base productive - et par conséquent a perdu toute liberté qu’il a pu avoir d’agir comme base indépendante au développement d’un système éthique distinct. Comme le savoir en soi est à la fois une ressource primaire (en termes d’entrées - des technologies avancées, par exemple) et une marchandise (en termes d’idées et d’images), il ne peut plus être clairement distingué des autres entrées de ressources et sorties de marchandises (Bell 1973). Tout comme le savoir s’imprègne aujourd’hui dans la société, la société s’imprègne dans le savoir.

Mais selon une seconde lecture plus subtile, la relation entre l’enseignement supérieur et la « société du savoir » est plus complexe et plus ambiguë. Premièrement, les systèmes modernes d’enseignement supérieur sont formés d’une rangée d’institutions de plus en plus hétérogènes. Les rôles traditionnels des universités d’élite non seulement transcendent et s’étendent à l’intérieur de ces systèmes d’enseignement supérieur plus étranges et plus ouverts, mais les établissements dont ils sont formés croisent aussi la « société du savoir » à différents niveaux - en partant de la production de recherche et de technologies avancées de niveaux mondial, à travers la formation d’élites professionnelles et techniques et jusqu’à la formation de masses de diplômés d’université. Alors que certains pourraient discuter de l’incorporation plus profonde de l’enseignement supérieur dans la « société du savoir », d’autres peuvent au contraire démontrer son indépendance - ou, si ce n’est l’indépendance de l’enseignement supérieur, la dépendance d’autres établissements sociaux ou économiques de l’enseignement supérieur (Scott 1999).

Les systèmes modernes d’enseignement supérieur tolèrent aussi (et même célèbrent) une variété beaucoup plus grande de traditions du savoir. Celles-ci s’étendent bien au-delà des cultures traditionnelles scientifiques, académiques et des élites professionnelles (qui sont elles-mêmes radicalement transformées, bien entendu), afin d’embrasser les cultures professionnelles et même populaires. Enfin, ces différentes cultures croisent la « société du savoir » de différentes manières et à différents niveaux. Certains peuvent en effet être décrits en termes d’incorporation de l’enseignement supérieur dans les bases productives; toutefois, d’autres liens contribuent à accentuer les turbulences culturelles (et peuvent donc directement contribuer à l’évolution des systèmes de valeurs). Ainsi, dans la perspective de l’enseignement supérieur, on peut se tromper à conclure que l’engagement de celui-ci par rapport la « société du savoir » a nécessairement érodé sa capacité à soutenir et à développer sa propre base éthique distincte.

On peut en effet affirmer que la variété de disciplines universitaires et de formations professionnelles dans le cadre des systèmes modernes d’enseignement supérieur rend plus important et non moins important, le fait de mettre l’accent sur cette base éthique - pour deux raisons principales. La première est que l’éthique a au moins le potentiel d’agir comme un « liant » qui aide à rassembler des traditions de savoir qui seraient autrement très dispersées. Même si on peut douter de l’étendu de son pouvoir réel à jouer ce rôle en pratique, il mérite de le tenter car il s’agit d’une assertion concrète de l’idéal d’unité de l’enseignement supérieur. La seconde raison est que les considérations d’ordre éthique s’immiscent de plus en plus dans ce qui était traditionnellement regardé comme domaines purement experts ou même techniques. L’impact de la production de savoir selon le « Mode 2 » sera présenté plus loin dans cet article. Mais un examen du programme d’enseignement dans de nombreuses disciplines professionnelles démontre à quel point sont importantes les considérations d’ordre éthique. De nos jours, on enseigne, par exemple, aux ingénieurs l’impact des problèmes juridiques et environnementaux sur la pratique de leur profession.

Il existe une deuxième façon, selon cette interprétation plus subtile, dans laquelle la relation entre les systèmes modernes d’enseignement supérieur et la « société du savoir » est plus complexe et plus ambiguë. Tout comme les universités croisent la « société du savoir » à différents niveaux et de différentes façons, de même, la « société du savoir » est une formation hétérogène (et contestée) (Stehr 1994). Il arrive trop souvent qu’une seule des dimensions soit mise en évidence - la montée sans remords et l’impact irrésistible des technologies de l’information et des communications. Etroitement liées à ceci sont les modifications du comportement social et des structures économiques associées à l’idée de « société du savoir » - comme la création d’un « langage » mondial à travers la propagation de puissantes images et marques, ou bien à travers le marché financier mondial ininterrompu et les autres marchés.

Mais la « société du savoir » ne peut pas être regardée simplement comme la transcription du triomphe du capitalisme du marché libre, de la démocratie libérale et du sécularisme. Pour commencer, il est difficile de la séparer du phénomène de la mondialisation; la clé des deux est l’ « abolition » effective du temps et de l’espace. Il est maintenant possible de manipuler les deux (presque) à volonté. Cette manipulation du temps et de l’espace permet de développer de nouvelles et globales configurations de production et de consommation; et plus important encore, elle se trouve à la base des identités sociales et personnelles presque infiniment pliables qui caractérisent le monde moderne (ou post-moderne ?) (Nowotny 1994). Les aspects socio-culturels de la « société du savoir » sont au moins tout aussi importants que ses aspects économiques et technologiques.

Dans le cadre de la « société du savoir » (et de la mondialisation), il est possible d’identifier un certain nombre de tendances clé (Nowotny, Scott et Gibbons 2001). La première est l’accélération - et, étroitement liée à celle-ci, la complexité. L’accélération et le changement sont généralement perçus comme des phénomènes technologiques et économiques (l’impact des TIC et le triomphe du « marché ») ; et, deuxièmement, comme linéaires et prévisibles. Mais l’accélération est aussi un phénomène scientifique, intellectuel et culturel - et il est souvent littéralement incontrôlable. Tout fluctue. La deuxième tendance est l’incertitude - ou le risque, car à coté de la « société du savoir » se trouve l’autre, la « société du risque » (Beck 1992). Cette incertitude comporte deux aspects. Le premier est typiquement décrit en termes négatifs, à savoir le mauvais côté de la croissance économique et des changements sociaux en termes de pollution environnementale et de ruptures familiales. Mais le second aspect plus positif est que la réussite de la science est génératrice (et l’a toujours été) d’incertitude; dès qu’un problème est résolu, il y en a d’autres qui apparaissent. Pendant un certain temps, cette incertitude a été contenue à l’intérieur de la sphère intellectuelle relativement sûre. Maintenant, elle a inondé la société dans son ensemble. Ainsi, l’incertitude est intimement liée au potentiel, qui est à son tour un élément clé dans la production de l’innovation.

La troisième tendance est que la Société du savoir est un terrain contesté - dans deux sens différents. Premièrement, comme je l’ai déjà affirmé, son impact n’est pas limité à l’économie. Son impact est tant social que culturel. Le quotidien des individus est tissé de noms de marques qui sont souvent elles-mêmes « localisées »; les chances de vie, qui constituaient autrefois les indices brutes pour le calcul économique de la droite « de marché » et de la gauche « socialiste » ont été remplacées par des styles de vie, voir par des marques de vie. C’est dans un sens très réel que la « société du savoir » va « au-delà du marché ». Deuxièmement, la « société du savoir » - et plus particulièrement la mondialisation - sont hautement idéologiques. Le triomphalisme associé à l’idée de « fin de l’histoire » (pour citer le titre - naïf - d’un ouvrage de Francis Fukuyama sorti il y a une décennie) est déplacé (Fukuyama 1992); l’idée que la nation - ou l’Etat providence est remplacée par l’Etat « marchand » dans un grand changement historique (comme le suggérait un autre auteur américain, Philip Bobbitt) est génératrice de fausses idées (Bobbitt, 2002).

Mais la mondialisation ne concerne pas seulement l’avance du capitalisme démocratique - animé (malheureusement) le plus souvent de nos jours par des valeurs néo-libérales, à la place de celles sociales démocratiques - mais aussi les résistances globales à la mondialisation du marché libre: Greenpeace est un nom de marque tout aussi mondial que Coca-Cola. Dans une importante mesure, les attitudes vis-à-vis de la mondialisation du marché libre se sont substituées aux traditionnelles divisions politiques droite-gauche dans les pays développés. Il existe des mouvements qui s’opposent directement aux valeurs « occidentales » et aussi inacceptable que soit l’al-Qaida, c’est aussi un produit de la mondialisation du point de vue des techniques et des technologies qu’elle emploie. L’ancienne question sur le contraste entre modernité et modernisation refait surface: avant, on considérait impossible de bien moderniser sans devenir en même temps complètement « moderne ». L’une des conséquences de la mondialisation a été de rouvrir cette question.

La «société du savoir», loin d’être un phénomène technologique (ou technocratique) essentiel, déborde de valeurs. Les systèmes modernes d’enseignement supérieur, eux-mêmes largement ouverts et de plus en plus hétérogènes, doivent s’engager dans cette nouvelle forme de société, qui avance rapidement, qui est complexe et bien stratifiée, ambiguë et volatile. Les systèmes de valeurs tant dans l’enseignement supérieur que dans la société dans son ensemble fleurissent et l’étendue de l’engagement éthique entre les deux est de ce fait bien mise en évidence. On peut affirmer que dans les conditions contemporaines, toutes les questions qui se posent tiennent de l’éthique, dans une certaine mesure. Il n’existe plus de questions uniquement techniques, ou même économiques. Cela peut représenter un renversement de la tendance du 20ème siècle allant vers un lien de plus en plus serré entre l’enseignement supérieur et une société experte et professionnelle : les deux sont devenus plus diffus et plus complexes. Par conséquent, les correspondances entre les deux sont devenues plus ambiguës, ne pouvant plus être réduites à des échanges experts, techniques et scientifiques qui ne posaient pas de problèmes par comparaison.

Les nouveaux modes d’enseignement et de recherche

Ainsi qu’il l’a été - faussement - affirmé que les systèmes d’enseignement supérieur de masse sont moins performants que les systèmes des universités d’élite à maintenir une « distance critique » nécessaire par rapport à la société, il a été de même affirmé que deux autres tendances ont aussi érodé l’ethos indépendant des universités modernes. La première porte sur la dérive apparente entre l’enseignement universitaire ou scientifique et celui professionnel (souvent péjorativement appelé « formation ») ; la seconde est la dérive parallèle entre la recherche « pure » et la recherche « appliquée » qui a été décrite comme changement du « Mode 1 » de recherche au “ Mode 2 » de production du savoir. Comme l’enseignement et la recherche sont les principaux objectifs de l’université, les éléments clé de ce que Martin Trow a appelé la « vie privée » de l’enseignement supérieur (Trow 1973), tout changement dans leur constitution et leur orientation peut avoir un profond impact sur l’ethos de l’université - plus profond peut-être que les changements dans la position socio-économique et politico-culturelle de l’enseignement supérieur, dont on peut affirmer que ce sont des aspects de sa vie « publique ».

Les changements dramatiques intervenus ces dernières années dans l’enseignement supérieur apparaissent comme sans précédent. Premièrement, des disciplines complètement nouvelles ont été introduites. Un bon exemple serait la formation d’aides soignants et les disciplines non-médicales dans le domaine de la santé, qui occupent à présent une place centrale dans les systèmes modernes d’enseignement supérieur, y compris dans certaines universités d’élite. Une génération auparavant, elles étaient souvent considéré comme des disciplines tenant entièrement de la formation professionnelle, bonnes à être enseignées seulement dans des établissements non-universitaires comme les écoles professionnelles (HBO) aux Pays Bas ou les Fachhochschule en Allemagne. En Grande Bretagne jusqu’il y a une décennie, ces disciplines étaient enseignées dans des écoles de formation dans les hôpitaux, en dehors du système d’enseignement supérieur formel (et plus poussé). Cependant, l’introduction de nouvelles disciplines dans l’enseignement supérieur n’est pas totalement sans précédant, comme il pourrait le paraître à première vue. C’est seulement dans les années 1960 par exemple, que la gestion est devenue une discipline à part entière; avant, sa présence dans l’enseignement supérieur avait été plus précaire et dépendait de la contribution (et la légitimité) de disciplines plus spécialisées comme l’économie et les relations industrielles. Plus important encore, c’est seulement au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle que les écoles de commerce se sont départagées des départements plus académiques comme forme prédominante pour l’enseignement de la gestion.

Deuxièmement, de nouvelles disciplines ont été introduites dans le programme d’enseignement des universités, dont la majorité portaient des étiquettes professionnelles. Ces étiquettes peuvent bien sûr nous induire en erreur. Les « études média » peuvent être utilisées comme étiquette pour décrire aussi bien les études hautement théoriques - comme par exemple les études de sociologie ou culturelles - mais aussi des études très pratiques - comme le journalisme, ou la production de films ou de télévision, par exemple. Dans les systèmes modernes d’enseignement supérieur, les étiquettes des disciplines sont choisies plus peut-être pour leur effet de marketing que comme description correcte de leur contenu académique. Une fois encore, l’apparition de nouvelles disciplines n’est pas quelque chose de nouveau. Les sciences sociales enseignées de nos jours datent d’après 1945, et même d’après 1960. Les sciences politiques sont apparues un peu plus tôt comme résultat de l’économie politique. Les études littéraires (opposées aux études en langues et philologie) ont pris de l’importance pas plus tard qu’il y a un siècle. Mêmes les sciences naturelles pures, dans leur forme expérimentale, sont apparues seulement dans la seconde moitié du 19ème siècle. Ainsi, l’université n’a pas cessé de se transformer. Ni (l’apparent) accent sur le professionnalisme n’est-il un phénomène nouveau. Ces trois exemples de nouvelles disciplines comportent un puissant élément professionnel - les sciences naturelles comme la chimie du fait de leurs liens à l’industrie; les études littéraires (et les lettres en général) du fait de leurs liens à l’enseignement dans les écoles; et les sciences sociales du fait de leur engagement dans l’Etat providence d’après guerre.

Il y a, bien sûr, d’autres changements pour lesquels il existe moins de précédents.

- L’un porte sur le changement d’accent de l’ « enseignement » vers l’ « apprentissage », un changement nominal qui reflète des différences plus fondamentales. La première différence est la professionnalisation et la systématisation de l’enseignement universitaire (c’est celui-ci plutôt que la recherche qui est déjà devenu une entreprise quasi-industrielle). Une deuxième différence concerne la crise d’autorité académique dans de nombreuses disciplines, comme les traditions du savoir canoniques autrefois dominantes qui se sont perdues dans la « brume » post-moderne et post-structuraliste (Featherstone 1998). Une troisième différence réside dans la montée du consumérisme dans l’enseignement supérieur, avec les professeurs qui sont redéfinis comme « producteurs » et les étudiants comme « clients »;

- Un autre changement dont on peut également affirmer qu’il n’a pas de précédent, est l’inexorable montée de l’assurance de la qualité et de l’audit universitaire - qui ont d’importants liens « internes » à la professionnalisation de l’enseignement universitaire et à la systématisation des programmes d’enseignement supérieur (à travers, par exemple, l’introduction de systèmes modulaires et de crédits); mais aussi des liens « extérieurs » clé avec la montée de la « société de l’audit » (Power, 1997). Mais on peut aussi exagérer la nouveauté de ces changements apparemment sans précédent.

Il est certainement possible de tirer les mauvaises conclusions de ces changements, que l’on admet dramatiques, survenus dans l’enseignement supérieur. On pourrait conclure que l’apparent passage vers la professionnalisation et le développement d’approches plus professionnelles et plus systématiques à l’enseignement supérieur peuvent avoir réduit la capacité des universités à maintenir une « distance critique » suffisante par rapport à la société et à soutenir leurs propres structures éthiques. Il est trop facile d’associer les disciplines « universitaires » au maintien de l’autonomie institutionnelle et la capacité de penser de manière indépendante et critique, et les disciplines « professionnelles » à la dépendance organisationnelle et à la subordination intellectuelle - pour deux raisons.

i) Premièrement, dans une « société du savoir », l’implantation sociale des établissements d’enseignement supérieur (et de leurs programmes d’enseignement et de recherche) peut stimuler le potentiel mais peut aussi imposer des contraintes; elle offre cet espace essentiel de manoeuvre à l’intérieur duquel peut se produire l’expérimentation scientifique et peut fleurir la créativité intellectuelle. Il peut s’avérer nécessaire de revoir radicalement les notions traditionnelles d’ « autonomie » et d’ « indépendance » dans ce nouvel environnement. En termes de valeurs, la raison pour laquelle les cours scientifiques spécialisés devraient offrir un environnement plus fertile pour le développement normatif que le développement d’aptitudes plus générales et plus facilement transférables - comme par exemple, dans la résolution des problèmes, le travail en équipe ou les communications - est loin d’être clair (Scott 2004).

ii) Deuxièmement, cette dichotomie simpliste entre les cours « universitaires » et « professionnels » n’illustre pas l’amplitude des transformations des programmes d’enseignement dans le cadre des systèmes modernes d’enseignement supérieur. Alors que de nombreuses disciplines universitaires contiennent aujourd’hui des éléments hautement instrumentaux (comme par exemple le fait d’enseigner des compétences favorisant l’emploi), de nombreuses disciplines « professionnelles » ont pris la direction opposée. L’une des raisons réside dans le fait qu’elles ont été forcées à devenir plus sophistiquées scientifiquement du fait du perfectionnement des aptitudes et de la hausse du niveau des connaissances dans les professions visées par leurs étudiants. Une deuxième raison est que dans une « société du savoir » les notions de professionnalisme (dans le domaine de l’expertise) deviennent plus problématiques. On peut arguer le fait que la combinaison des deux facteurs a eu pour conséquence de promouvoir les cultures de l’enseignement qui sont ouvertes - et demande en fait - une meilleure créativité normative.

Une analyse similaire peut être faite du passage parallèle de la science « pure » à la science « appliquée » - ce qui, bien entendu, serait une caractérisation bien trop simple de ce qui est en réalité un ensemble hautement complexe de tendances dans la recherche et l’octroi des bourses. Ces tendances ont été décrites en termes de passage du « Mode 1 » , la recherche et les bourses ayant pour fondement l’université, au « Mode 2 », la production du savoir qui est beaucoup plus hétérogène, orientée vers les applications pratiques, dispersée socialement et réflexive (Gibbons et al 1995). Encore, il est trop simple d’aligner la recherche en « Mode 1 » à la préservation d’une culture scientifique et critique et le savoir du « Mode 2 » à la subordination de la science et des bourses aux agendas politiques et/ou du marché. On doit souligner deux aspects:

i) Le premier est que les « Mode 1 » et « Mode 2 » sont des types idéaux ou des cadres analytiques; ils n’ont pas été créés pour devenir des descriptions empiriques exactes de la façon dont la recherche est entreprise et dont le savoir est généré. En pratique, leurs différents éléments ont toujours été combinés. La science « universitaire » a toujours tenu plus des valeurs instrumentales et utilitaires que les scientifiques ont été préparés à l’admettre, alors que la science « appliquée » a pu contribuer aux découvertes fondamentales. Dans la « société du savoir » les limites entre les deux se sont d’avantage estompées. Les séquences linéaires clairement départagées du processus de recherche - à commencer par la science « pure » et en passant par ses applications et le transfert de ses « technologies » dépendantes pour augmenter la richesse économique ou pour améliorer le bien-être social - ont cessé depuis longtemps d’offrir un rapport exact (en supposant qu’ils l’aient jamais fait). Au lieu de cela, se sont développé des modèles beaucoup plus fluides de systèmes d’innovation;

ii) Le deuxième aspect est que certaines des caractéristiques principales du savoir du « Mode 2 » sont d’ordre normatif plutôt que fonctionnel. Ainsi, la réactivité de celui-ci est étroitement liée aux notions de responsabilité sociale, qui sont devenues très importantes aussi bien dans le contexte de la science que dans celui de la société - comme le prouvent les controverses nées au sujet de l’énergie nucléaire, de la bio ingénierie ou de la dégradation de l’environnement. Le « Mode 2 » est capable de s’attaquer à ces éléments normatifs - et même politiques - d’une manière que la recherche selon le « Mode 1 » avec son ethos plus autonome, expert et réductionniste trouve difficile. De même, la réflexivité du « Mode 2 » est étroitement liée à la notion de responsabilité, qui est à son tour liée aux idées d’engagement éthique. On peut affirmer en fait que les systèmes modernes de production du savoir, plus ouverts et plus fluides, sont bien plus capables de s’engager éthiquement avec des agendas sociaux plus importants que les systèmes scientifiques plus fermés et plus rigides du passé.

Conclusion

Les arguments présentés dans le cet article sont, en quelque sorte, contre-intuitifs. Si on se tient à la description conventionnelle, l’université moderne (ou de masse) est un établissement beaucoup plus instrumental et bien moins normatif que l’université traditionnelle (ou d’élite). Elle a été incorporée dans une « société du savoir » et a perdu par conséquent, sa capacité à agir en critique indépendant de la société; et plus important encore, à générer ses propres valeurs distinctes, y compris une robuste culture scientifique. Au lieu de cela, l’université doit répondre à d’autres engagements - économiques, sociaux, politiques et culturels - auxquels elle contribue énormément, mais dans lesquels elle n’a pas le « dernier mot ».

On peut opposer deux arguments à la description alternative offerte par le présent article. Premièrement, la description conventionnelle ne tient pas compte de l’histoire. Elle est fondée sur des mythes idéalisés de l’autonomie institutionnelle et de la liberté universitaire, qui ignorent la relation pernicieuse entre les élites politiques, sociales, économiques et culturelles d’une part et les élites intellectuelles, universitaires et scientifiques d’autre part. Cette description ignore aussi le rôle important que les Etats, les villes et les communautés ont joué dans la fondation et le développement des systèmes d’enseignement supérieur. Deuxièmement, les engagements multiples entre les systèmes d’enseignement supérieur de masse et la société, l’économie et la culture ne peuvent pas être simplement réduits à une série d’échanges techniques et entre experts, que ce soit en termes de production d’une main d’œuvre hautement qualifiée ou de science et de technologie. Ces engagements multiples comprennent aussi - inévitablement - une série d’échanges profondément éthiques qui continuent à structurer à la fois le contenu normatif de l’éthique des universités « dans » l’enseignement supérieur, selon le titre de cet article - et le paysage normatif plus large: l’éthique « pour » l’enseignement supérieur, dans le même titre.

 

Références

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